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Atelier du Reportageécole du reportage · Liège

Matière · parole recueillie

Techniques d’entretien

Ce que l’on peut attendre d’un entretien, comment formuler les questions et comment fixer un cadre d’usage des propos qui tienne.

Usages professionnels décrits à titre pédagogique. Les décisions difficiles relèvent de votre rédaction et, si nécessaire, d’un juriste.

1. Trois types d’entretien, trois préparations

L’entretien d’information cherche un fait que personne d’autre ne détient. L’entretien d’explication cherche un mécanisme : comment fonctionne un dispositif, pourquoi un délai est incompressible. L’entretien de position cherche un engagement citable. Ces trois objectifs ne demandent ni la même personne, ni la même durée, ni les mêmes questions. Les confondre produit le type d’échange le plus décevant : trente minutes agréables dont on ne tire ni fait, ni explication, ni citation utilisable.

2. La question fermée et la question ouverte

Une question ouverte laisse la personne construire sa réponse : « comment s’organise le contrôle ? ». Une question fermée demande un élément précis : « combien de contrôles en 2025 ? ». Les deux sont nécessaires, dans cet ordre : ouvrir pour comprendre, fermer pour obtenir la donnée. La question à éviter est la question orientée, qui contient sa réponse et offre une porte de sortie : « ne pensez-vous pas que… ? » obtient presque toujours un « non » ou une généralité.

3. L’ordre des questions

Commencez par le simple et le factuel, terminez par le difficile. Cette progression n’est pas une ruse : elle permet d’établir le vocabulaire commun, de vérifier des données de base et de repérer les contradictions internes avant d’aborder le point sensible. Si l’entretien est écourté, vous aurez au moins l’essentiel. Prévoyez dix à douze questions pour trente minutes et acceptez de n’en poser que sept : un entretien réussi suit la personne plus que la liste.

4. L’accord sur l’usage des propos

Le cadre se fixe avant la première question et se rappelle à la fin. Trois régimes existent en pratique : citable avec le nom, citable sous la fonction sans le nom, non publiable et destiné à orienter la recherche. Le mot « off » ne suffit pas parce qu’il désigne indifféremment ces trois régimes selon les interlocuteurs. Formulez donc la portée concrète, et notez-la : c’est cette note qui trancherait un désaccord ultérieur.

5. Écouter, relancer, laisser le silence

La matière la plus utile arrive souvent après une hésitation, quand la personne complète sa propre réponse. Trois relances suffisent dans la plupart des cas : « c’est-à-dire ? », « un exemple ? », « combien exactement ? ». Reformuler pour vérifier est utile — « si je comprends bien… » — à condition de ne jamais publier cette reformulation entre guillemets. Écouter réellement suppose de renoncer à préparer la question suivante pendant la réponse.

6. Le contradictoire n’est pas une réaction

Solliciter une personne mise en cause suppose de lui exposer les éléments précis qui la concernent, pas seulement le sujet de l’article. Le délai doit être réaliste au regard de l’échéance, et la trace de la demande conservée : date, heure, canal, contenu. Une réaction obtenue en trois minutes sur un dossier de six mois n’est pas un contradictoire, et les avis publiés du Conseil de déontologie journalistique reviennent régulièrement sur cette différence.

7. Enregistrement, notes et données personnelles

Demandez l’accord d’enregistrer, expliquez l’usage — l’exactitude des citations — et acceptez un refus. Prenez des notes en parallèle : elles servent de sommaire et sauvent un fichier corrompu. Un enregistrement contient des données personnelles et son traitement relève du RGPD, avec les aménagements prévus pour l’activité journalistique : conservez-le le temps nécessaire, dans un espace dont vous maîtrisez l’accès, puis supprimez-le.

8. Relire les citations sans céder le texte

La relecture des citations est un usage, pas une obligation, et elle se distingue nettement de la relecture de l’article. Si vous l’accordez, annoncez-le d’avance et limitez-la à l’exactitude factuelle des propos : le texte, le titre et le choix des extraits restent de la responsabilité de la rédaction. Un propos exact tenu dans le cadre convenu n’a pas à être retiré parce qu’il gêne, mais une demande motivée par un risque disproportionné mérite un examen.

Formulations qui ouvrent et formulations qui ferment
IntentionFormulation efficaceFormulation à éviter
Comprendre un mécanisme« Comment cela se passe-t-il concrètement ? »« C’est compliqué, non ? »
Obtenir un chiffre« Combien exactement, sur quelle période ? »« Ça représente beaucoup ? »
Faire préciser« Vous pouvez donner un exemple ? »« Donc en résumé, c’est un échec ? »
Aborder un point sensible« Le rapport indique X ; comment l’expliquez-vous ? »« Beaucoup de gens disent que… »
Vérifier une compréhension« Si je comprends bien, vous dites que… »Reprendre la reformulation entre guillemets dans l’article

Le quart d’heure qui décide de tout

Dans la pratique, la qualité d’un entretien se joue avant la rencontre. Un rédacteur qui connaît l’intitulé exact de la fonction, la date de la dernière décision et le nom du document en discussion obtient des réponses précises ; celui qui découvre ces éléments pendant l’échange obtient un exposé général. Consacrez donc le dernier quart d’heure avant le rendez-vous à relire vos deux questions indispensables à voix haute : si vous ne parvenez pas à les formuler en moins de quinze mots, elles seront esquivées.

Erreurs fréquentes en entretien, et ce qu’elles coûtent

  • Poser la question difficile en premier : l’échange se referme et les questions factuelles restantes n’obtiennent plus de réponse utilisable.
  • Enchaîner deux questions dans la même phrase : la personne répond à celle qui l’arrange et vous ne pouvez plus reposer l’autre sans paraître insistant.
  • Lire son guide au lieu d’écouter : la contradiction qui vient d’être énoncée passe inaperçue, et elle ne se retrouvera pas à l’écoute de l’enregistrement.
  • Accepter « on est d’accord, c’est off » sans préciser la portée : vous découvrirez le désaccord au moment de la publication.
  • Ne pas demander l’orthographe du nom et l’intitulé exact de la fonction : deux erreurs qui décrédibilisent un texte par ailleurs solide.
  • Confondre reformulation et citation : mettre entre guillemets un « si je comprends bien… » est une faute, même si le sens est fidèle.
  • Terminer sans demander « qui d’autre devrais-je interroger ? » : c’est la question qui ouvre le plus souvent une seconde source indépendante.
  • Repousser la mise au propre au lendemain : les abréviations du carnet perdent leur sens en quelques heures et les silences ne sont plus interprétables.

Contrôle avant, pendant et après l’entretien

  • Objectif écrit : information, explication ou position.
  • Fonction et périmètre de compétence vérifiés dans une source publique.
  • Régime d’usage des propos formulé explicitement, avant la première question.
  • Guide hiérarchisé : deux questions indispensables identifiées.
  • Accord d’enregistrement demandé et notes prises en parallèle.
  • Relances courtes préparées, silences acceptés.
  • Citations exactes relevées avec leur minutage.
  • Accord sur l’usage rappelé en fin d’échange.
  • Vérifications restantes listées dans l’heure qui suit.

Trois questions fréquentes

Faut-il tout enregistrer ?

Enregistrer facilite l’exactitude mais n’est ni obligatoire ni toujours accepté. Sans enregistrement, écrivez les citations retenues immédiatement après l’échange et proposez de les vérifier avec la personne pour leur exactitude.

Que faire d’un propos intéressant tenu « en off » ?

Respecter l’accord conclu. Vous pouvez chercher à obtenir la même information par une autre voie — un document, une seconde source — et la publier alors sans lien avec l’échange initial. Trahir un accord détruit l’accès à cette personne et à son entourage.

Un service de communication peut-il assister à l’entretien ?

Cela se pratique et se négocie. La présence d’un tiers modifie les réponses : signalez-la dans l’article si elle a eu un effet visible, par exemple une intervention pour corriger ou interrompre la personne interrogée.