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Atelier du Reportageécole du reportage · Liège

Leçon 2 · entretien

Préparer un entretien

De la documentation préalable à la relecture des citations : comment obtenir une parole utile sans perdre la maîtrise de son texte.

Article pédagogique. Les usages décrits ne remplacent ni les consignes de votre rédaction, ni un avis juridique sur une situation particulière.

1. Ce qu’un entretien peut donner — et ce qu’il ne donne pas

Un entretien apporte trois choses : une information que personne d’autre ne détient, une explication d’un mécanisme, et une parole engageante que l’on peut citer. Il n’apporte pas la vérité d’un fait : un témoin sincère se trompe, une personne compétente simplifie, un responsable défend une position. Séparer ces registres dès la préparation évite la déception : on ne demande pas la même chose à un riverain, à un fonctionnaire et à un chercheur.

Définissez donc l’objectif avant de solliciter quelqu’un. « Comprendre pourquoi le chantier a six mois de retard » est un objectif ; « avoir une réaction » n’en est pas un. Cet objectif détermine la personne à contacter, la durée nécessaire, le lieu et le format. Il détermine aussi votre plan B : si la personne refuse, quelle autre voie permet d’obtenir la même information — un document, une séance publique, une réponse écrite ?

2. Se documenter avant, sérieusement

La préparation est ce qui distingue un entretien utile d’une conversation polie. Lisez les documents publics disponibles : décisions publiées, rapports d’activité, comptes rendus de séance, textes réglementaires applicables. Vérifiez les données de base : intitulé exact de la fonction, date de prise de poste, périmètre de compétence. Une erreur sur la fonction dès les premières minutes coûte la moitié de votre crédibilité, et vous passerez le reste de l’entretien à la reconquérir.

Notez ce que vous savez déjà et ce que vous devez apprendre, en deux colonnes. Ce simple partage évite deux fautes symétriques : poser une question dont la réponse figure dans un document public, ce qui donne à votre interlocuteur une raison légitime d’abréger ; et supposer un fait non vérifié, ce qui vous expose à une réponse embarrassée que vous prendrez pour une confirmation. Comptez une à deux heures de préparation pour trente minutes d’entretien.

3. Fixer le cadre avant de commencer

Quatre points se règlent avant la première question : qui vous êtes et pour quel média, le sujet de l’entretien, la durée prévue, et l’usage des propos. Ce dernier point est le plus important et le plus souvent escamoté. Dites explicitement si les propos sont citables avec le nom, citables sous la fonction, ou destinés à vous orienter sans publication. Un accord implicite n’existe pas : il n’existe que des accords formulés.

Le mot « off » ne suffit pas, parce qu’il ne désigne pas la même chose selon les rédactions et selon les interlocuteurs. Précisez la portée concrète : « je peux écrire que la ville envisage cette option, sans vous nommer », ou « je n’utiliserai rien de cet échange, il me sert à comprendre ». Rappelez cet accord à la fin de l’entretien, quand la conversation s’est déplacée : le cadre initial ne couvre pas automatiquement une confidence lâchée à la dernière minute.

4. Construire le guide de questions

Un guide de questions n’est pas un questionnaire à lire. C’est une liste hiérarchisée : en haut, les deux ou trois questions sans lesquelles l’entretien échoue ; ensuite les questions utiles ; en bas les questions de confort. Cette hiérarchie sauve les entretiens écourtés, et ils le sont souvent. Prévoyez dix à douze questions pour trente minutes : au-delà, vous n’écouterez plus, vous attendrez votre tour de parler.

Formulez des questions ouvertes, courtes et sans présupposé. « Comment expliquez-vous le retard ? » ouvre ; « Reconnaissez-vous que le chantier est mal géré ? » ferme et offre une porte de sortie. Évitez les questions doubles, qui permettent de ne répondre qu’à la moitié la plus commode. Gardez pour la fin les questions les plus délicates : si l’entretien s’arrête à ce moment, vous aurez déjà l’essentiel.

5. Ouvrir la conversation

Les cinq premières minutes déterminent le reste. Commencez par une question factuelle et simple, à laquelle la personne répond sans effort : son périmètre, l’historique du dossier, le calendrier prévu. Cette entrée n’est pas une perte de temps : elle vous donne le vocabulaire employé en interne, les acronymes, les noms des documents, et un premier étalon du ton. Elle vous permet aussi de vérifier discrètement des données que vous croyiez acquises.

Prenez position dans l’espace : un entretien assis face à face, dans un endroit calme, ne produit pas la même chose qu’une conversation debout dans un couloir. Si le lieu est mauvais et le sujet sensible, proposez de reprendre plus tard. Enfin, annoncez le nombre de questions restantes quand le temps s’avance : « il me reste trois questions » obtient presque toujours cinq minutes supplémentaires, alors qu’une question de plus sans annonce en obtient rarement.

6. Écouter, relancer, ne pas remplir les silences

L’erreur la plus commune consiste à écouter la réponse en préparant la question suivante. On perd alors les deux tiers de la matière : la nuance, l’hésitation, le détail concret qui fera la scène. Écoutez d’abord ; votre guide de questions attendra. Notez au passage les mots que vous ne comprenez pas et demandez leur sens sur le moment plutôt que de deviner après coup.

La relance la plus efficace est la plus simple : « C’est-à-dire ? », « Vous pouvez donner un exemple ? », « Combien exactement ? ». Le silence est une relance aussi : deux secondes de plus, et beaucoup de personnes complètent leur réponse. Reformulez pour vérifier votre compréhension — « si je résume, vous dites que… » — mais ne reformulez jamais dans le texte publié comme si c’était sa phrase : la reformulation appartient au discours indirect.

7. Traiter les questions difficiles

Une question difficile se pose calmement, précisément, et sans jugement dans la formulation. Appuyez-vous sur un fait vérifiable : « le rapport publié en mars indique un dépassement de délai de six mois ; comment l’expliquez-vous ? » est plus difficile à esquiver que « beaucoup disent que ça traîne ». Si la réponse est une généralité, reposez la même question une fois, en changeant l’angle mais pas le fond. Deux tentatives suffisent : la troisième devient un affrontement stérile.

Quand une personne est mise en cause, le contradictoire n’est pas une formalité : exposez les éléments précis qui la concernent, laissez un délai réaliste pour répondre, et conservez la trace de votre demande — date, heure, canal. Si elle refuse de répondre, écrivez-le sans commentaire. Si elle conteste un fait, vérifiez à nouveau votre source avant de publier : une contestation n’est pas une preuve, mais elle est souvent un signal.

8. Enregistrer et noter en même temps

Demandez l’accord pour enregistrer, expliquez à quoi sert l’enregistrement — l’exactitude des citations — et acceptez un refus sans négocier. Même avec un enregistrement, prenez des notes : elles vous servent de sommaire, signalent les passages forts avec leur minutage approximatif, et vous sauvent quand un fichier se corrompt. Notez aussi ce qui ne s’entend pas : un document montré et repris, un geste, une interruption, un appel qui écourte l’échange.

Un enregistrement contient des données personnelles : son traitement relève du RGPD, avec les aménagements prévus pour l’activité journalistique. En pratique, cela signifie conserver le fichier le temps nécessaire, dans un endroit dont vous maîtrisez l’accès, et le supprimer ensuite. Comptez au moins deux fois la durée de l’enregistrement pour le dérushage : trente minutes d’entretien demandent une bonne heure de réécoute pour en extraire quatre citations exactes.

9. Relire les citations, sans donner le contrôle du texte

La relecture des citations est un usage répandu et discutable, à distinguer nettement de la relecture de l’article. Faire vérifier une citation technique évite une erreur de terme ; laisser réécrire un propos gênant transforme l’entretien en communiqué. La ligne se tient d’avance : annoncez, si vous l’acceptez, que vous soumettrez les citations telles quelles pour vérification factuelle, et que le texte, le titre et le choix des extraits restent de votre responsabilité.

Si la personne demande à retirer un propos exact, tenu dans le cadre convenu, vous n’êtes pas obligé d’accepter ; mais notez la demande et pesez-la. Un propos qui expose son auteur à un risque professionnel disproportionné mérite discussion. Le Code de déontologie journalistique et les avis publiés du Conseil de déontologie journalistique donnent des repères sur ce point ; en cas de doute sérieux, la décision revient à votre rédaction, pas à un site pédagogique.

10. Après l’entretien

Dans l’heure qui suit, complétez vos notes : ce dont vous vous souvenez s’efface vite, et le détail perdu est souvent le plus utile. Écrivez déjà les deux ou trois citations retenues avec leur minutage, ainsi que la liste de ce qui reste à vérifier auprès d’une autre source. Un entretien ne vaut pas confirmation : un fait annoncé par une seule personne demande un recoupement documentaire ou une seconde source indépendante.

Archivez ensuite proprement : enregistrement, notes, courriels de sollicitation, accord sur l’usage des propos, et heure exacte des échanges. Cette discipline sert deux fois : en cas de contestation, vous montrez ce qui a été dit et convenu ; et lorsque le sujet revient six mois plus tard, vous ne repartez pas de zéro. Supprimez ce qui n’est plus utile, en particulier les fichiers concernant des personnes non citées.

Quatre types d’interlocuteurs, quatre préparations
InterlocuteurCe qu’il peut apporterPrécaution principale
Témoin directUne scène, un détail concret, une chronologie vécueLa mémoire se reconstruit : recouper avec un élément matériel
Responsable publicUne décision, un calendrier, une justificationDistinguer l’engagement de l’intention ; noter le statut exact
Spécialiste d’un domaineUn mécanisme, un ordre de grandeur, une nuanceVérifier le champ de compétence réel et les liens éventuels
Personne mise en causeSa version, ses éléments, ses contestationsContradictoire complet, délai réaliste, trace de la demande
Deux repères de temps utilestemps de préparation ≈ 2 × durée prévue de l’entretientemps de dérushage ≈ 2 × durée enregistrée

Repères d’organisation observés en rédaction, pas des normes : un entretien de 30 minutes demande environ une heure de préparation et une heure de réécoute. Prévoyez ce temps dans votre planning avant de fixer le rendez-vous.

Liste de contrôle de l’entretien

  • Objectif écrit en une phrase avant la sollicitation.
  • Fonction, périmètre et orthographe du nom vérifiés.
  • Documents publics lus, colonnes « je sais » et « je dois apprendre » remplies.
  • Accord explicite sur l’usage des propos, formulé et rappelé en fin d’échange.
  • Guide de dix à douze questions, hiérarchisé.
  • Accord d’enregistrement demandé, notes prises en parallèle.
  • Questions difficiles appuyées sur un fait vérifiable.
  • Citations exactes relevées avec leur minutage.
  • Liste des vérifications restantes établie dans l’heure.

Limite de cette leçon

Elle décrit des usages professionnels courants, pas des obligations. Elle ne traite pas des situations exigeant une prudence particulière — personnes mineures, victimes, personnes vulnérables, procédures judiciaires en cours — pour lesquelles la décision revient à votre rédaction, avec l’appui d’un juriste si nécessaire.

Trois questions fréquentes

Faut-il envoyer ses questions à l’avance ?

L’usage varie. Envoyer les thèmes améliore la préparation de l’interlocuteur ; envoyer les questions mot pour mot produit souvent des réponses écrites par un service de communication. Un compromis fréquent : annoncer les thèmes, pas les formulations.

Que faire si la personne refuse d’être enregistrée ?

Accepter, et prendre des notes plus détaillées. Écrivez les citations retenues juste après l’échange, et proposez de les vérifier avec elle pour l’exactitude. Un refus d’enregistrement n’est pas un refus de parler.

La relecture des citations est-elle obligatoire ?

Non, ce n’est pas une obligation mais un usage. Si vous l’accordez, elle porte sur l’exactitude factuelle des propos, jamais sur le texte, le titre ou le choix des extraits, qui relèvent de la responsabilité de la rédaction.